CHARLIE BOISSON A L’AHAH

Dans « Équation de l’objet trouvé », Breton évoque une promenade avec Alberto Giacometti aux puces de Saint-Ouen. « Un Hasard Objectif »1 lui permit ce jour-là de tomber sur un bois sculpté en cuiller à talon, comblant le manque d’une pantoufle de Cendrillon dont il réclamait en vain un modelage à son ami : il comprend alors que la trouvaille d’objets est révélatrice et symbole, comme le rêve, de désirs cachés, incarnés également par le masque qui séduisit Alberto au cours de la même sortie.

Aussi Boisson hybride-t-il des objets utilitaires chinés, recyclés en des analogies discrètes et subtiles, afin que la lecture s’opère dans l’allusion et la découverte introspective des non-dits.

Pas d’objet trouvé sans manque – explique Freud via la découverte par l’enfant de l’absence de pénis chez sa mère, générant chez ce dernier une frustration qu’il va combler par du fétiche2. Charlie trouve dans ce théorème le sens qui s’opère dans sa pratique de l’assemblage : à l’image de la construction de la psyché, il incorpore par sérendipité, présence, absence, interaction, les agrégeant sculpturalement en une respiration fétichiste, telle une séquence qui compile une vision de l’objet alliant désir, possession, manque, déni.

Le pied, archétype du fétichisme, est fragmenté, décliné, emmanché, thermoformé. Il se greffe sur des reliques ithyphalliques, constructions d’opacités, reflets, brossages, circulations de fluides,interpénétrations de fourrures. Un amalgame composite de résine synthétique et de minéral lui sert de structure pour une distanciation à la fois neutre et incarnée.

La photographie, qui porte en elle le vestige archaïque du rapport à la mort3, se superpose à sa production, qui inclut entre autres une architecture totémique du corps, et s’ancre sur une réflexion podophile autour du socle. Elle combine des bibelots symboliques, sorte de puzzles d’artefacts, mêlant artisanat perdu et désenchantement technologique, fusionnant désir et castration, beauté de l’inutile et glorification de l’osmose.

L’Ahah qui accueille l’exposition, est elle- même une structure unique et plurielle à la fois. Greffée sur trois sites – en étage sur rue et en bord de Seine, elle est fondée sur la base d’un décloisonnement intergénérationnel entre Pascaline Mulliez et Marine Veilleux ; fruit de deux parcours différents, elle offre par la rencontre, le dialogue, l’ouverture et la générosité à ses 14 artistes – issus de pays différents – temps, espace, constance et compagnonnage dans la fidélité ; et qui dit fidélité dit pérennité.

1 André Breton, Équation de l’objet trouvé, 1934, Documents 34

2 Sigmund Feud, Fétichisme 1927

3 Roland Barthes, La chambre claire, 1980

 

Par David Oggioni


Infos :

Au ciel, sous terre, par tous les trous

L’Ahah – 4 Cité Griset, Paris 11è

du 9 mai au 29 juin