Art en chapelles, de l’art contemporain dans des sites religieux du Haut-Doubs

Par Marie Gayet16 août 2020In Articles, Expositions, 2020

 

Il faut quitter la grande route et prendre des petites départementales pour arriver aux églises de la 3ème  Biennale Art en chapelles dans le Hauts Doubs. Sur le même principe que L’art dans les chapelles en Bretagne, l’intention de Cathy Hérault la fondatrice de la manifestation est de faire rencontrer l’art contemporain et le patrimoine sacré des églises de la région, dont certaines ne manquent pas de magnificence sous leur clocher dit « à l’impériale ». Cette troisième édition regroupe dix artistes répartis sur deux parcours que l’on visite alternativement un jour sur deux, dans un cheminement autour du lac de Saint-Point, pas loin de Pontarlier. Commençons par le parcours 1 et par la proposition d’Elisabeth S. Clark à St-Antoine, puisque celle-ci nous plonge dans les prémices de son travail, reproduisant une partie de son atelier sous le porche de l’église. Textes, photos, notes, photocopies, objets dévoilent ainsi comment l’artiste a pensé son installation in situ, pour finalement rester au seuil et laisser le visiteur faire la découverte de l’église et son magnifique retable. Allègement contre surcharge, pauvreté du matériau contre préciosité de l’artisanat, less is not more ! son installation With, mere, near, together renvoie à l’insignifiance d’une petite chose comme un petit pois, par exemple, qui peut parfois prendre une part très importante dans une histoire, comme dans celle du conte « La princesse au petit pois ». Ici il devient aussi un multiple réalisé en porcelaine que le visiteur est invité à emporter.  Petit pois au peu de poids…

 

Emblave d’obscur (et perdue) de Pierre-Yves Freund à la chapelle Rochejean est un moment de grande profondeur d’esprit. Dès l’entrée, des voix résonnent dans l’espace. Elles viennent des deux confessionnaux latéraux dont l’un accueille un texte de la poétesse Caroline Sagot Duvauroux lu par elle-même, et l’autre, un dialogue construit au fil de trois mois d’échange courriers/courriels entre Lucas Condamine et l’artiste. S’en rapprocher, se mettre en écoute. Sur l’assise d’un confessionnal, des brins de blé, pour mener le visiteur vers le sens de ce mot rare, « emblave » : on parle d’une terre emblavée lorsque le blé y est déjà levé. Sur les bancs sont posées des petites plaques de plâtre avec des fragments de texte, au mur, un néon bleu – improbable dans une église !- laisse lire une allitération incandescente. Mais c’est sans doute dans la sacristie que la proposition devient la plus émouvante. Au sol, devant la fenêtre ouverte, un latex qui porte l’empreinte de la pierre tombale d’un religieux qui fut important en ce lieu, présente dans l’église, est posé comme un vêtement dont le corps aurait disparu, une dépouille. Difficile de quitter le lieu sans regarder les tiroirs ouverts, les mots qui les accompagnent. L’obscur est un monde et la perte son abandon.

 

A Gellin, les grands dessins au fusain de Line Marquis reprennent des tableaux célèbres de Madone et Vierges à l’enfant en version contemporaine et plus sociale. Le geste à peine visible du duo Lingjie Wang et Jingfang Hao dans l’église Ste-Anne de Remoray décuple pourtant une partie de l’architecture, tout comme la belle pièce d’Ann Veronica Janssens dans la chapelle Ste-Antide, qui joue harmonieusement avec les reflets de l’espace par le simple cercle d’huile sur l’eau. Son œuvre fait partie de la proposition du Frac Franche-Comté*, avec deux autres installations de Charles Dreyfus et Pierre Tatu, présentées sur la mezzanine.

 

Dans le Parcours 1**, à Chaffois, les tableaux sculptures en cheveux de Julie Morel jouent sur le double sens du mot « relique » et reprennent des formes d’espèces préhistoriques. Il est malheureusement impossible à l’église de La Cluse et Mijoux d’écouter entièrement l’œuvre sonore Pascal Broccolichi, qui est un montage (12h !) de sons glanés au fil de ses promenades et rencontres dans la région. A l’église Saint Point, on est heureux d’apprendre que l’installation de l’artiste d’origine arménienne Sarkis sera pérenne. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque dans les fissures du sol de l’église, l’artiste est venu peindre à la peinture dorée, selon la manière du kintsugi, cet art traditionnel japonais qui répare un objet brisé en même temps qu’il le magnifie ? Selon l’heure et la lumière, la couleur or varie, est plus ou moins intense, modeste ou céleste. D’une simplicité artistique qui confine à la grâce.

 

*Sylvie Zavatta, directrice du Frac Franche-Comté fait partie du comité de sélection d’Art en chapelles.

**A Frasnes, les deux installations de Sébastien Strahm et Bob Gramsma n’ont pas été vues.

 


Infos pratiques:

Jusqu’au 23 août. Dans chaque lieu un médiateur.  www.artenchapelles.com

Le parcours s’accompagne de concerts et de conférences. Celle de Lucas Condamine du 21 août aura pour thème « Rémanence des formes chrétiennes dans l’art contemporain ».