Andrés Baron, calcomanías

Par Laetitia Toulout23 janvier 2023In Articles, 2023

 

 

Le centre d’art contemporain La Chapelle Saint-Jacques à Saint Gaudens accueille actuellement une exposition personnelle d’Andrés Baron intitulée calcomanías. Né en 1986 à Bogota en Colombie, il vit et travaille actuellement à Paris. Il a suivi des études d’art à l’université de Bogota, de photographies à La Cambre, à Bruxelles, et est diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Art Décoratifs de Paris. Andrés Baron réalise des œuvres vidéos qui mêlent photographie et performance.

 

L’exposition calcomanías fonctionne comme une méditation ; c’est en tout cas l’impression générale laissée lors de la visite, dans l’espace mis en obscurité, éclairé seulement par les œuvres montrées. Au sein de ce lieu antérieurement religieux et aujourd’hui désacralisé, nous n’avons pas d’autre choix que de plonger – avec délectation – dans les rêveries proposées. Au lieu des prières d’antan, la chapelle se fait réceptacle d’expériences sensibles. Sur les coussins disposés au sol, nous sommes invités à nous laisser porter, bercer et envoûter par les scènes et les ambiances des vidéos. En effet, les œuvres ne déroulent pas d’histoires. Elles se déploient plutôt comme des tableaux mouvants, axés sur les détails et les émotions générées. Le medium vidéo est déconstruit. On s’attarde sur une scène, un geste, un personnage ou un regard. Plutôt que d’histoires, il s’agit de morceaux, d’extraits, qui agissent comme des points de départ laissant ouvert le champ des possibles. Ces éventualités sont narratives ou non : à nous d’imaginer la suite. Ce travail propose une sorte d’anatomie du média audiovisuel où l’artiste sculpte dans la matière même de la vidéo, étire et (dé)compose les images, le son, travaille en précision les ambiances. La temporalité, comme composant intrinsèque de l’œuvre audiovisuelle, se voit allongée, ralentie. L’image prend le temps de se construire. Il pourrait s’agir des coulisses de la construction d’une image fixe ou du décryptage d’une performance. Dans tous les cas, les vidéos fonctionnent comme des espaces de méditation dans lesquelles nous pouvons calquer nos respirations. Les images s’inscrivent dans nos rétines. C’est notamment parce qu’elles se forment lentement que les vidéos marquent davantage les esprits.

De la langueur nait une certaine forme d’élégance, de charme voluptueux. Le rapport entre l’œuvre et le spectateur est particulièrement sensuel. A l’inverse du flot ininterrompu d’images qui nous sollicitent au quotidien, sur nos téléphones, nos télévisions, ou dans les espaces publics, des flux qui se succèdent en accéléré, qu’on survole et qu’on zappe, ici les vidéos engagent nos esprits et nos corps tout entiers. Nous nous retrouvons dans l’expectation de l’action, pris dans la scène qui se tisse. Le tableau est en train de se peindre devant nos yeux, la scène apparait. Au départ, certaines images peuvent sembler fixes, puis, un bruissement, un tremblement, un clignement de paupière nous fait guetter le mouvement suivant. Et nous nous retrouvons captivés, absorbés par et dans l’œuvre. Les vidéos entrent en écho de nos propres rêveries, et à ces moments ou au sortir du sommeil, certaines bribes nous marquent au réveil, mais qu’on ne sait plus très bien recomposer. Quel était le fil conducteur entre ces corps dansants, ces lumières rougeoyantes, les étoiles ou encore cette vitre qui se brise ? Quand un regard danse ou qu’un autre fixe la caméra, ce sont des images à la fois douces et marquantes, et surtout profondément intimes qui s’adressent directement au spectateur. L’écran entre le public et l’œuvre se dérobe. Celle-ci se fait séductrice, parfois charnelle. Les regards sont frontaux, les corps filmés de près. Mais au lieu de mettre le spectateur dans la position d’un voyeur, Andrés Baron crée plutôt des allers-retours, une communication, une relation d’égal à égal entre l’œuvre et son public.

Les œuvres proposent ainsi des mises en abîme, accentuées par des effets de répétition. Des gestes se font et se défont en boucle, des personnages réapparaissent d’une vidéo à une autre. L’artiste crée un vocabulaire qui lui est propre. Les images se font familières, et le tout se compose en subtilité. Les agencements sont sobres, voire éthérés. En effet, il n’y a généralement qu’un fond, sur lequel se manifeste l’idée, comme une icône, où se répète l’action, en boucle. On y voit des corps qui dansent, des mains qui peignent, des regards qui nous fixent… Dénuées de dialogues, les œuvres n’en sont pas moins expressives, bien au contraire. Du fait de la lenteur, il se dégage une certaine douceur. Une douceur parfois nuancée, aigre-douce, qui peut nous questionner. Ainsi, dans Fresco1, un jeune homme en contre-plongée nous fixe, joue avec la caméra, se joue de nous, tourne autour de l’objectif et puis, d’un geste lent, casse la vitre. Il brise tout à la fois l’écran de la caméra, l’écran de la projection, mais aussi la frontière entre l’œuvre et le spectateur, le réel et l’irréel, celui qui voit et celui fait. Si nous avions des doutes sur ce qui nous séparait, les frontières volent ici, littéralement en éclats. L’œuvre ne pouvant entrer physiquement dans notre réalité –elle restera à l’écran quoi qu’il en soit– elle use de nos convictions et de nos croyances pour interagir réellement.

La Chapelle est donc l’écrin propice pour les œuvres d’Andrés Baron, qu’on s’imprègne des boucles des vidéos présentées sur des mediums de petites tailles, ou des œuvres projetées à tour de rôle sur un écran qui emplit l’espace. La posture des deux femmes de Printed Sunset pourrait même renvoyer à des figures actualisées de Madone. De leur posture étudiée et de leur style androgyne, se dégage aussi une certaine pureté. Immobiles, elles contemplent un coucher de soleil factice, nous renvoyant à notre propre condition de spectateur en train de regarder les images qui se font. Comme les tableaux ou les sculptures dans les églises, les vidéos érigent des symboles et cherchent à provoquer des émotions. Ces émotions vont varier d’un spectateur à un autre, dépendant de leurs valeurs, leurs religions, leur milieu d’origine.

La notion d’identité est ainsi questionnée de manière sous-jacente : qu’est-ce qui nous définit, qu’est ce qui va commander notre réception et interprétation des images, comment nous situons nous dans ce qui nous est montré, et dans notre rapport même au monde ? Ces œuvres composent avec des reflets, des miroirs, et provoquent des échos visuels. Nous entrons dans des boucles qui réfléchissent nos propres portraits. Le titre de l’exposition résume ce principe en un mot : calcomania qui renvoie au fait de décalquer, de transférer une image d’un support à un autre par le résidu de matière. Décalquer, refléter, décortiquer, composer et émouvoir.

Sur la pellicule, se dessinent et se performent nos propres rêves.

1 Andrés Baron, Fresco, 2022, 6 min. Produit par la Chapelle Saint-Jacques centre d’art contemporain et Automatic Editions.

2 Andrés Baron, Printed Sunset, 2017, 6 min.

 


 

Infos pratiques :

Centre d’art La Chapelle Saint Jacques

Avenue du maréchal Foch, Saint—Gaudens

Jusqu’au 25 février 2023