13e Biennale de Lyon : La vie moderne

Par Sylvie Fontaine26 octobre 2015In 2015, Articles, Revue #11

La 13e Biennale de Lyon, évènement incontournable de la scène artistique en Europe, ouvre ses portes sous le signe de « Moderne », après les quatre trilogies précédentes consacrées à l’Histoire, le Global, la Temporalité et la Transmission. Le commissaire invité, Ralph Rugoff, actuel directeur du centre d’art londonien de la Hayward Gallery, pose en préambule l’infinie diversité des définitions du terme « moderne » et cherche à montrer en quoi le contemporain est une réponse aux évènements du passé.  Soixante artistes de trente pays différents, dont un cinquième est d’origine française, se saisissent d’un « modernisme élargi », hétérogène et transpercé par l’Histoire, et explorent un éventail de sujets qui caractérisent notre vie d’aujourd’hui. Une belle place est réservée aux artistes africains, en toute légitimité indique le commissaire, dans la mesure où notre identité nationale se trouve modifiée par une forte population issue des anciennes colonies. Tous ces artistes abordent des sujets d’actualité comme le post colonialisme, les disparités entre riches et pauvres, les flux de migrations, les transformations des paysages sociaux et culturels, l’importance des nouvelles technologies et leur impact … « Une Biennale est par définition, de dimension internationale mais doit être conçue pour les visiteurs et s’ancrer directement dans son territoire » nous déclare le commissaire. Quelques artistes ont alors développé des œuvres prenant pour point de départ des situations spécifiques à Lyon, comme Siboni et Giraud, qui font référence dans leur très beau film à la révolte des Canuts, l’artiste turc A. Ogut, dont l’installation s’inspire de deux épisodes lyonnais (l’industrie textile et l’invention du cinéma), et M. Senatore avec une œuvre performative et l’hymne à la vie moderne conçues en collaboration avec les habitants.

Cette année, la biennale se déroule principalement sur deux lieux, dans l’ancienne usine de la Sucrière et au musée d’art contemporain, mais  étend des ramifications dans l’agglomération avec le musée des Confluences, la Fondation Bullukian, et l’exposition Copie conforme, l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne et la jeune création, le Plateau avec Ce fabuleux monde moderne, et le Couvent de la Tourette à Eveux qui accueille cette année l’artiste Anish Kapoor dans un merveilleux dialogue avec la superbe architecture de Le Corbusier.

« L’art est essentiel si l’on veut comprendre le monde qui nous entoure » assure Ralph Rugoff.  Même si les sujets sont sérieux, les œuvres réalisées pour plus de la moitié spécifiquement pour la biennale,  font preuve d’imagination, de poésie et souvent d’humour, incitant le spectateur à se poser d’autres questions et percevoir les choses sous un nouvel angle. Pour plus de clarté, concentrons-nous sur les deux lieux principaux où il est  possible de regrouper certaines pièces selon les champs de questionnement, et d’en proposer quelques exemples. Plusieurs artistes s’appuient sur des références historiques, comme Sammy Baloji, profondément marqué par les évènements du Congo, et qui présente, sous une structure monumentale, des montages photographiques regroupant prises de vue actuelles et anciennes photos coloniales réalisées entre 1911 et 1913. D’autres œuvres évoquent des questions liées à l’identité nationale, à la politique post coloniale et à l’immigration, comme la nouvelle installation de Kader Attia, qui propose une réflexion sur la pathologie psychiatrique, telle qu’elle est perçue dans les sociétés occidentales et non occidentales, au travers d’interviews de philosophes, ethnologues, féticheurs, griots… Otobong Nkanga propose une très belle installation constituée de lourdes boules colorées de dimensions diverses reliées entre elles par des cordages et dont trois diffusent différentes questions dont « qu’allons-nous faire ? » dans un monde où les choses sont fortement connectées et difficiles à changer. Dans une réflexion sur la société actuelle, Julien Prévieux, avec beaucoup d’humour comme à son habitude,  a disposé sur des gradins les inventions et objets insolites et interdits dans le domaine du sport sous le titre de « Musée de la triche ». Le jeune artiste Massinissa Selmani oppose à la violence des images de presse qu’il collectionne et archive, la fragilité et la discrétion de ses dessins emprunts de l’actualité, et tracés avec une grande simplicité, non sans humour et efficacité. Sortis du contexte et intemporels, infiltrés par des éléments absurdes, ils constituent les images d’une narration à construire.

Un certain nombre d’œuvres reflètent notre économie moderne et la société de consommation, et jouent avec les marchandises usagées, comme Mike Nelson dans son installation A7, en référence à l’autoroute qui traverse Lyon. Posés sur des socles en béton et fer, des pneus déchiquetés aux formes étonnamment belles sont présentés comme des sculptures, trophées de notre époque, ou traces d’une humanité disparue…

Mais les retombées de la croissance des technologies, et leur impact sur l’environnement est à prendre en considération. Hicham Berrada s’y intéresse et nous invite à une promenade dans un jardin clair-obscur où le cycle jour/nuit a été inversé, afin de permettre aux plantes d’exalter leur parfum, plongées dans une nuit forcée  pendant les heures d’ouverture de la Biennale. Michel Blazy suggère que la nature reprenne lentement ses droits, et fait pousser une végétation à l’intérieur d’objets technologiques ou manufacturés.

Beaucoup d’artistes mélangent volontairement monde virtuel et monde réel. Emmanuelle Lainé se penche sur les relations entre images et objets, et transforme l’espace du musée en un atelier qui s’apparente à un chantier ou un laboratoire. Tatiana Trouvé installe dans un espace flottant un ensemble de superbes dessins de lieux fictifs, jouant avec les perspectives et les échelles, incitant le spectateur à imaginer une action possible. Laura Lamiel joue des tensions entre lumière et obscurité, présence et abstraction avec deux cellules constituées de miroirs où le spectateur est invité à faire l’expérience de l’espace.

Bien d’autres œuvres encore invitent les visiteurs à réfléchir au monde qui nous entoure et les artistes jouent en cela un rôle essentiel, même s’ils n’ont pas pour mission de fournir les réponses.

 

Par Sylvie Fontaine


Infos :

Musée d’art contemporain

81 quai Charles de Gaulle, Lyon

La Sucrière

49-50 quai Rambaud, Lyon

jusqu’au 3 janvier 2016