Tout vient de l’eau, de Florence Schmitt

Par Maxime Leblond12 novembre 2019In Articles, Région, 2019

 

Le philosophe grec Thalès voyait dans l’eau l’origine de toutes choses et de la création du monde, c’est-à-dire le seul élément susceptible de constituer le principe matériel explicatif de l’univers. En un sens, l’œuvre de Florence Schmitt ne dit pas autre chose. En intitulant son exposition à KOMMET « Tout vient de l’eau », l’artiste réactualise ainsi la signification de cette hypothèse métaphysique.

 

Indissociable d’une réflexion sur la vie et sur le temps, le travail de Florence Schmitt rappelle la singularité radicale et l’originalité foncière de chaque instant. Que la Fontaine Narcisse constitue l’œuvre centrale de l’exposition n’a rien d’anodin. Centrale, la fontaine l’est à plus d’un titre : alors qu’elle est, de l’aveu même de l’artiste, la pièce maîtresse de l’exposition, elle se situe au centre du lieu, polarisant les regards et captant d’emblée toute l’attention. La fontaine ressemble à s’y méprendre aux fontaines traditionnelles qui trônent au milieu des villages, à ceci près qu’elle est réalisée en papier mâché. Surmontée d’une vasque où des fleurs doivent se faner au fil de la durée de l’exposition, elle matérialise d’entrée de jeu cette réflexion sur la temporalité. Qualifiée ainsi parce qu’elle symbolise le miroir de l’âme par excellence, si l’on se réfère au mythe de Narcisse, elle entre singulièrement en résonance avec la philosophie du panta rhei (qui signifie, si l’on en donne une traduction littérale, « tout coule ») que le présocratique Héraclite avait synthétisé par la formule bien connue selon laquelle « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » On trouvera dans l’exposition un pot cassé (on songe aux Pots) qui semble être un trésor archéologique, ou une peinture (celle du Saint-Romain) volontairement inachevée de la devanture d’un café où figurent un parasol « Pepsi », un tuyau d’arrosage et un pot de fleurs. Manière de rappeler que le temps ne se laisse pas appréhender selon la logique totalisante et close de notre entendement.

 

Rien n’échappe au passage du temps, et surtout pas notre écosystème dont Florence Schmitt aime à rappeler la fragile éphémérité. Rappelons à cet égard qu’une bonne partie des œuvres présentées dans l’exposition a pour origine un workshop de l’artiste dans le village de Faverges à l’occasion duquel elle a pris conscience de l’importance du fleurissement dans notre environnement urbain. Il y a alors de quoi s’étonner lorsqu’on constate que Florence Schmitt présente des Pots, là encore réalisés en plâtre, vides. C’est que l’artiste n’entend pas nous livrer une critique primaire de notre surconsommation d’eau ou de notre rapport tristement utilitaire aux plantes. Elle comprend l’importance des fleurs lorsque, le lendemain de son arrivée à Faverges, les services de la ville les arrachent, et préfère susciter cette prise de conscience en présentant des pots vides. C’est subtilement que Florence Schmitt manifeste une conscience écologique aiguisée, en nous rappelant que nous nous sommes rendus inattentifs à ce qui rend pourtant notre environnement urbain vivable, à l’heure où le monde tend à devenir intégralement et irrémédiablement technicisé.

 

On s’explique dès lors que Florence Schmitt choisisse les arts décoratifs, et plus spécifiquement en milieu urbain, comme source d’inspiration de sa pratique artistique. Outre un attrait pour la scénographie, qui est à l’origine de son goût pour les simulacres et la mise en scène, et qui a été développé à l’occasion de son travail avec la compagnie de théâtre « Jusqu’au souffle », Florence Schmitt aime ce que la décoration dit de nous. C’est qu’elle n’est pas étrangère à ce qu’écrivait Jean-Yves Jouannais dans Des nains, des jardins : Essai sur le kitsch pavillonnaire, à savoir que la décoration urbaine constitue le symptôme d’un bovarysme qui a la vie dure. À défaut de vivre une vie de château, nous voilà ainsi condamnés à nous rabattre sur un Versailles miniature en carton-pâte, notre ornementation urbaine n’étant jamais que l’expression d’une évidente mégalomanie. Non dénuée d’un sens certain de l’humour, l’artiste choisit ainsi de présenter ses Dalles de pin ou ses Pots de façon délibérément muséale (ils sont exposés sur un présentoir dans une alcôve) et expose un chien réalisé en papier mâché (on pense au Bulldog Break) qui contraste de manière incongrue avec le reste des œuvres présentées, donnant ainsi raison à l’auteur de l’Essai sur le kitsch pavillonnaire.

 

Florence Schmitt ne se prend pas au sérieux. Elle entend reproduire des formes qui, bien qu’intelligemment pensées et minutieusement élaborées, restent simples et accessibles, dans un souci d’authenticité. C’est dans des lieux anodins ou les objets du quotidien dont la rationalité instrumentale a occulté la poésie, qu’elle trouve son inspiration. On retrouve la même démarche dans le choix des matériaux utilisés par Florence Schmitt, et plus spécifiquement dans sa fascination par le béton désactivé, conventionnellement utilisé pour les voiries et l’architecture, qu’elle qualifie pourtant d’ingrat. Là encore, l’artiste aime détourner la fonction originelle de ce matériau pour lui redonner ses lettres de noblesse.

 

Flaubert disait qu’il aurait pu raconter l’histoire d’un pou, et que le lecteur n’en aurait pas moins lu le livre jusqu’à la dernière page. C’est que la poésie n’est jamais là où on l’attend, et qu’elle peut surgir du perron d’une porte ou d’une dalle de plâtre. Dans un sillage tout duchampien, Florence Schmitt réactualise ainsi la signification originelle de l’art.

 

Maxime Leblond

 

Commissaire d’exposition : Émilie d’Ornano

Exposition en résonance avec la Biennale de Lyon


INFOS PRATIQUES

KOMMET – Lieu d’art contemporain (Lyon)
7 Montée des Carmélites, Lyon

jusqu’au 30 novembre 2019

Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 18h