Rencontre avec Miguel Magalhães, directeur de la Fondation Gulbenkian, Paris.

C’est à l’occasion de la première monographie en France de l’artiste portugaise Lourdes Castro (née en 1930 à Madère) au Musée Régional d’art contemporain Occitanie/Pyrénées-Méditerranée dont la Fondation Gulbenkian Paris est le partenaire principal, et de l’exposition de l’artiste Alexandre Estrela (né en 1971 à Lisbonne) à Paris, que son directeur Miguel Magalhães a répondu à nos questions. Les missions et la stratégie de la Délégation mais aussi ses enjeux à venir et le rayonnement de la culture à Paris ont été abordés par un homme naturellement attentif et généreux, porté par une grande rigueur intellectuelle et sensibilité artistique.

« Son parcours professionnel s’est déroulé dès le début dans le domaine du management des arts, au Théâtre National de S. João (Porto, Portugal), au Casino da Póvoa (Portugal), à la Fondation Gulbenkian (Lisbonne, Portugal), et en tant que consultant indépendant et chercheur à l’université (ISCTE, Lisbonne). Il a participé à la « Stratégie Culturelle de la Ville de Lisbonne », commandée par la Mairie de Lisbonne (2009) et a écrit plusieurs articles sur les dynamiques culturelles en ville et la gouvernance des institutions culturelles. Il a aussi développé des projets personnels dans plusieurs domaines de la création artistique. Après avoir travaillé à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne pendant six ans en tant que responsable de production du Programme Gulbenkian Next Future il est depuis 2011 à Paris à la Fondation Gulbenkian, d’abord comme Adjoint au Directeur et maintenant en tant que Directeur ».

1. Inauguration à Lisbonne de « Calouste. Une vie, pas une exposition », à l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de votre fondateur, en quoi son message résonne t-il encore très fortement aujourd’hui à l’heure d’une Europe qui dresse des murs ?

L’Europe en effet traverse une période de repli sur soi assez triste. Calouste Gulbenkian arménien d’origine mais né à Istanbul en 1869, a fait ses études à Marseille et à Londres, puis a dirigé ses affaires depuis Londres, Paris et finalement Lisbonne. Citoyen britannique également, il laisse toute sa fortune, qui à la fin de sa vie était colossale à une fondation philanthropique suivant la voie des grands philanthropes américains tels que Carnegie, Rockfeller ou Ford. Son parcours de vie est un exemple pour chacun de nous qui travaillons à la Fondation. Il était le parfait cosmopolite, un voyageur avec des projets partout dans le monde liés au pétrole que ce soit au Moyen Orient ou ailleurs. Sur son testament est inscrit sa volonté d’une fondation profondément humaniste, autour des arts, de l’éducation, du développement de la personne et de la science, 4 domaines qui couvrent bien l’échelle et les enjeux de l’humanité. Son internationalisme est toujours présent pour notre conseil d’administration qui définit la mission, les objectifs et la stratégie de la Fondation et chacun de nous porte en lui-même cette idée d’ouverture et de cosmopolitisme.  Les sujets de société sont très liés à notre identité en tant qu’institution d’utilité publique. Si l’on veut définir ce que la Fondation Gulbenkian fait c’est travailler pour le bien commun. La question du débat public est donc fondamentale pour nous, c’est pourquoi nous encourageons et organisons des débats sur des sujets qui touchent à la vie en société, la vie en démocratie, dans un esprit le plus ouvert possible.

2. Quelles sont vos missions au quotidien en tant que directeur de la Délégation en France de la Fondation Gulbenkian ?

Cela se résume à 2 grands volets. D’une part des missions liées à la gestion de la stratégie définie par notre conseil d’administration et le quotidien de toute l’équipe qui travaille à Paris. Nous proposons des expositions, un programme de conférences et nous possédons aussi une grande bibliothèque avec une équipe de bibliothécaires et plusieurs centaines de lecteurs chaque mois.

Le 2ème volet de ma mission concerne la direction artistique et toute la programmation de la Délégation en France de la Fondation : le choix des conférenciers, des artistes.

Et pour faire le lien entre les deux, il y a la gestion de nos collaborations avec les autres institutions philanthropiques ou culturelles à Paris, dans le cadre de l’animation de notre présence institutionnelle à Paris.

3. Quels partenariats et synergies vous animent en priorité et souhaitez-vous développer ?

La Fondation Gulbenkian à Paris était jusqu’au début des années 2000 un centre culturel portugais mais elle a évolué suite à la présence croissante de l’Etat portugais et de l’institut Camões, pour mener des partenariats avec des institutions françaises. Pour nous ce dialogue permanent est fondamental à travers le réseau artistique, culturel et philanthropique parisien et français car nous sommes persuadés que c’est la meilleure stratégie pour promouvoir nos valeurs, nos artistes, notre paysage culturel. Nous donnons la priorité aux collaborations avec des institutions muséales,

parisiennes et aussi régionales avec comme exemple au MRAC de Sérignan l’exposition d’une artiste portugaise qui a vécu longtemps à Paris, Lourdes Castro. Nous sommes heureux d’avoir soutenu cette rétrospective ouverte jusqu’au mois de juin dans un esprit de vrai partenariat qui a suscité un véritable impact médiatique.

A l’avenir nous allons de plus en plus collaborer avec des institutions parisiennes étant donné l’intérêt qu’elles portent à la scène portugaise.

C’est le bon moment pour nous. Nous avons déjà noué une excellente relation avec le Jeu de Paume avec qui nous avons travaillé dans le cadre de l’exposition Talisman en 2018.

4. Parmi toutes les belles expositions organisées depuis votre arrivée, laquelle ou lesquelles vous ont- elles le plus marquées ?

Deux temps forts se dégagent pour moi, d’une part l’exposition Pliure en 2015. Elle explorait le rapport entre le livre et l’art. Je ne vous cache pas que j’étais un peu inquiet car ce sujet est très apprécié des français qui sont très connaisseurs mais finalement ce risque que nous avons pris a été très bien reçu. Nous avons réussi à donner un nouvel éclairage sur ce sujet et cette exposition qui a été entourée d’une sorte de magie, m’a beaucoup marquée.

Le 2ème temps fort est L’exposition d’un Rêve en 2017 avec comme commissaire Mathieu Copeland, un autre risque couru. Sonore, vide, sensible, elle proposait plusieurs pistes de lecture.

Nous avons commandé des créations originales musicales autour de chaque rêve. Ce que nous avons pu ressentir et non voir puis que nous étions dans le domaine de l’invisible, c’est que la

démarche de ces rêves a été bien comprise et accueillie par le public parisien.

Ces prises de risque rejoignent notre exposition actuelle Alexandre Estrela, Métal hurlant, un artiste qui traverse plusieurs disciplines. Au premier regard on peut penser qu’il s’agit d’une exposition de vidéos alors que finalement c’est beaucoup plus. Chaque écran est en soi une sculpture, et l’artiste en rapport avec les sciences, la perception, l’illusion, touche à des sujets de société très impactants.

Une proposition à la fois très esthétique et audacieuse.

5. Comment jugez-vous la scène artistique parisienne et la place de la jeune création ?

C’est un sujet auquel je réfléchis souvent en tant qu’étranger à Paris. Paris garde une vitalité assez impressionnante. Et même si ce n’est probablement pas comparable à Londres ou à New York, la ville reste une vitrine avec un pouvoir de légitimation recherché par les artistes du monde entier. De plus c’est une ville avec un pouvoir de captation de jeunes artistes dû à un marché de l’art puissant (foires, salons, maisons de vente, galeries, musées..). Ce qui me marque le plus en terme d’acteurs de l’art

que l’on retrouve dans d’autres capitales, ce sont ces institutions muséales qui certes peuvent connaitre des difficultés mais restent très inventives et gardent une autonomie et indépendance vis à vis du politique, contrairement à Londres dont les programmations restent dépendantes du financement privé ou sont parfois instrumentalisées par des questions politiques. Et je n’ai rien contre le secteur privé !

Si l’on regarde à chaque début de trimestre l’offre en terme d’expositions est toujours foisonnante avec de nouveaux regards proposés sur des sujets et artistes aussi bien à Paris qu’en région parisienne. Que ce soit le Palais de Tokyo, le Centre Pompidou, la Fondation Custodia, le musée Jacquemart André, les galeries, le Frac ou même les musées dits historiques qui proposent des expositions assez radicales parfois comme ce que le musée de l’Orangerie avait mené avec Paula Reigo une artiste très engagée autour des questions en prise avec l’actualité. Citons également le Modèle noir à Orsay. Des institutions majeures qui s’engagent sur des débats de société. La scène

artistique parisienne reste très dense et incontournable !

Une citation qui vous habite,

Elle est simple et très présente dans mon quotidien, l’idée défendue par la philosophe Simone Weil, que la culture est l’éducation de l’attention.

Par Marie de la Fresnaye


Infos :

Actuellement à la Délégation en France
de la Fondation Gulbenkian :
Alexandre Estrella, 
Métal Hurlant
jusqu’au 16 juin

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Programmation

39, Bd de La Tour-Maubourg
75007 Paris
Entrée libre