"Registres d’absence" à la fondation d’Entreprise Ricard

 

Lors de l’entretien sur l’art du 7 mars ”Registres d’absence » organisé par et à la Fondation d’entreprise Ricard, Patrick Javault a reçu la jeune artiste Latifa Echakhch en compagnie de Bernard Marcadé, critique d’art et commissaire d’expositions.

L’exposition TKAF, présentée à la galerie kamel mennour* est la dernière actualité de l’artiste.

Cette installation « prend l’espace de manière très forte » (Bernard Marcadé)… des briques, des chapeaux au sol, des tondos et des traces d’encre aux murs… un paysage de destruction rendu par des éléments pourtant méthodiquement mis en place que l’on voit en un seul coup d’oeil…

« Il n’y a pas de mystère (…), le parti pris avait été de laisser la galerie ouverte dans son ensemble (…), de montrer l’installation de façon invasive sur tout l’espace (…) et de ne découvrir le fantôme qu’ensuite…”

Ces chapeaux au sol rappellent Magritte, et les briques ainsi que l’encre noire, Broodthaers. Cependant, cette installation, comme d’autres oeuvres de Latifa Echakhch, est dénuée de mélancolie, « car même dans ces états déceptifs, il y a de la beauté » et renvoie même à une certaine violence dont l’artiste se defend. « Ce rapport à la violence est assez faux car je rejoue les choses. On peut arriver à imaginer que les choses ont été cassées, projetées, jetées, on peut imaginer les sons qui ont été produits pendant cette installation mais tout cela est un travail de retracé du déroulement de l’installation… » Bien qu’elle admette avoir ressenti une grande violence dans l’exécution de « La dégradation de Dreyfus. »

L’installation TKAF ne prend tout son sens qu’au regard des oeuvres antérieures, elle est le résultat d’un cheminement tout à fait passionnant.

Elle nous ramène à « L’affaire roumaine » en 2006. Le poème Todesfuge de Paul Celan, une seule poésie en langue roumaine, interpelle l’artiste « J’ai découvert à ce moment-là la profondeur de quelque chose que j’avais déjà lu, peut-être trop vite, et notamment ce poème Todesfuge, « Fugue de la mort” en français. Il m’a particulièrement marquée parce qu’il parle aussi de sa technique d’écriture, il explique pourquoi il parle en allemand, il met en place beaucoup d’éléments de sa rythmique.

 » L’extrait « lait noir de l’aube nous le buvons le soir » est alors travaillé à la linogravure, gravé en inverse sur le sol, ce lait noir renvoie à l’encre noire, récurrente dans les pièces de l’artiste, et notamment dans les chapeaux de la galerie kamel mennour.

Et l’artiste s’interroge « Que pouvait-il rester après la cérémonie de la dégradation, après Stoning ? ».

En cela, les oeuvres de Latifa Echakhch sont le résultat d’une action « fondamentalement humaine ». Pourtant aucune présence humaine, aucune représentation de personnage n’apparaît dans ses oeuvres, mais des objets, souvent raffinés (La dégradation de Dreyfus ou le fantôme présent dans TKAF) qui sont la représentation de l’absence.

Propos recueillis et retranscrits par Céline Maillard

Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’entretien sur le site de la Fondation d’Entreprise Ricard.

Latifa Echakhch a une activité artistique importante depuis son post diplôme de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts en 2002. Présente à la dernière Biennale de Venise, elle a exposé également, entre autres, au FRAC Champagne Ardennes, à Londres, Barcelone, Zürich… où elle exposera de nouveau en fin d’année au Kunsthaus.

Actuellement, elle expose jusqu’au 27 mai au Kunsthalle à Bâle avec David Maljkovic : Morgenlied.

Latifa Echakhch travaille avec des objets quotidiens tout à fait anodins (morceaux de sucre, tapis, verres à thés cassés, pierres projetées, briques pilées…) pour exprimer toute la force d’une situation qui, elle, n’a rien de trivial.

Bernard Marcadé, historien de l’art, critique d’art et auteur remarqué d’une biographie de Marcel Duchamp, enseigne l’histoire de l’art et l’esthétique à l’Ecole de Cergy-Pontoise où Latifa Echakhch a été son élève. Il est également chargé d’un texte dans un livre à paraître à partir de l’exposition TKAF. Pour Bernard Marcadé, les oeuvres de Latifa Echakhch sont « toujours le résultat d’une trace fondamentalement humaine mais dans lequel (elle) fait disparaître la personne qui a effectué l’action ».