Les Delicatessen de Candice Lin

Dès l’abord de Bétonsalon, les silhouettes noires des végétaux apposées sur les vitres intriguent. Dans la salle, isolé au centre, un espace-baldaquin, sacralisé par une tenture de films transparents, agit comme un aimant. Faisant fi des étagères-parpaings repoussées contre les murs, on se presse vers les rideaux pour voir : objets « Les filles de Gaïa » réunit cinq femmes artistes, qui s’attachent à représenter le corps et les végétaux. Cette exposition prend appui sur le mythe de Gaïa, figure de la Terre. Elle met en lumière les femmes, mères, qui créent et font naître des formes, des images de nature, ces éléments qui marquent notre vie. Dans les dessins et broderies d’Élise Bergamini, les végétaux et les insectes, sont des signes du passage du temps sur le corps. Délicates, ses œuvres renvoient au soin qu’on peut porter à son corps comme à la et vêtements en porcelaine, épars, évoquent l’absence des corps, le désir et le désordre.

C’est l’énigmatique Corps blanc exquis.

Soit un homme du 20è siècle. James Baldwin. Noir. Américain. Ecrivain. Exilé pour vivre (plus) libre. Dans son roman publié en 1956, Giovanni’s room, l’oppressante chambre des deux amants, comme engluée sous l’eau, est le théâtre d’une sexualité alors désavouée. Soit une femme du 18è siècle. Jeanne Baret. Française. Botaniste « oubliée » des planches scientifiques. Navigante – aventurière. Travestie pour vivre ses passions. Dans la chambre de son amant–commandant, à bord de l’Etoile, le célèbre navire du voyage de Bougainville, au milieu des odeurs de gangrène, elle assume le destin qu’elle s’est forgée.

Candice Lin construit un pont entre ces deux êtres, mondes, siècles, en questionnant sans relâche les notions de genre et de sexualité, de virologie et de contamination, de colonisation et d’exotisme, de langage racialisé. Elle se fonde pour cela sur les théories scientifiques, l’anthropologie et les théories queer.

Sa démonstration, fine et impeccable, exsude l’ambiguïté : dualité des sens,présence absente, liquides attirants ou répugnants, porosité des références à James Baldwin / Jeanne Baret.

A l’instar de l’accroche-lumière qu’est la porcelaine, belle dans son dépouillement, mais qui est ici infusée d’un distillat d’urine, d’eau de la Seine et de plantes médicinales, enchevêtrant matériaux organiques et inorganiques, dont résultent des « écosystèmes sculpturaux instables » évoluant en permanence.

L’artiste californienne nous livre une installation vivante au sens propre du terme, où les visiteurs sont invités à s’impliquer physiquement.

Cette proposition est enrichie du très intéressant corpus de textes autour des recherches de Candice Lin, pièce au final indissociable de l’exposition.

Exposition produite en collaboration avec Portikus (Francfort-sur-le-Main, Allemagne). Commissariat : Lotte Arndt et Lucas Morin.

 

Par Nadine Poureyron


Infos :

Candice Lin. Un corps blanc exquis

Bétonsalon

9, esplanade Pierre Vidal-Naquet, Paris 13è

jusqu’au 23 décembre