Karla Black et Per Kirkeby à l'ENSBA

Quelle merveilleuse idée de faire se rencontrer aux Beaux-arts de Paris les travaux de Karla Black et de Per Kirkeby où leurs œuvres, même si dans des espaces bien distincts, se répondent dans leurs différences et pourtant si grande proximité.

 

Per Kirkeby

Figure majeure de l’art contemporain danois, plus connu comme peintre que comme sculpteur-architecte, il investit cet automne la cour vitrée du Palais des études. Il s’agit de la première exposition en France de son corpus d’œuvres de sculptures monumentales en brique, initié dès 1965, à une époque, dit-il, où il était impossible d’échapper à l’art minimal.

Douze œuvres sont présentées, dont quelques stèles inédites et une œuvre monumentale. Elles occupent un lieu étroitement lié à l’histoire de la sculpture et du dessin puisque c’est là qu’on y apprenait le dessin à partir de moulages en plâtre de sculptures antiques. Un lieu qui n’est donc pas anodin pour ce passionné d’histoire de l’art.

Comme il est également géologue de formation, rien d’étonnant à ce que ses grandes toiles, réalisées en de nombreuses couches, évoquent des fouilles géologiques au tréfonds d’une nature immense, d’une entité qui nous dépasse. Rien de moins surprenant que cette terre, si sensible dans sa peinture, devienne brique d’argile cuite dans ses sculptures, et un élément de base de son langage ; même si « c’était le seul vrai matériau de construction de mon pays, il n’y avait ni pierres, grès, seulement de la brique ».

Formes ambiguës, qui empruntent à l’architecture ses techniques, et parfois son échelle, beaucoup d’entre elles ont trouvé place dans des parcs et rues de villes européennes. Dotées d’une force et d’une rigueur absolues, elles nous font vivre une expérience spatiale unique, grâce au décalage des codes architecturaux qu’il y introduit. Il joue avec les murs, emplacements de fenêtres ou de portes, avec les relations d’espaces intérieurs-extérieurs, rectilignes-courbes, carrés-circulaires, hauts-bas, ouverts-obstrués, pénétrables-impénétrables, en construisant et déconstruisant. Un temps on hésite entre habitat, monument, folies architecturales, lieu sacré. Le spectateur déambule, se perd, bute, traverse, franchit un espace onirique, voire se sent aux limites de l’absurde.

Ces oeuvres bouleversent nos repères spatiaux habituels, et ce faisant nous révèlent le fini et l’infini, portés par une sorte de dramaturgie magistrale. Lieux inédits de passage, de traverse où l’impossible devient possible, aux frontières du mystique, à les contempler ils semblent parfois des temples d’une nouvelle espèce.

 

Karla BLACK

Après Venise, Londres, La Haye, Zurich, Los Angeles, New-York, le 46e festival d’automne de Paris est pour Karla Black l’occasion de sa première exposition monographique en France, dans deux lieux d’exposition.

Son intervention dans la salle Melpomène des Beaux-arts de Paris fait écho à la collection de moulages en plâtre de ce site, tandis que celle au Musée des archives nationales répond à la dimension décorative  des salons rococo de l’Hôtel de Soubise.

Les oeuvres de cette artiste écossaise, réalisées in situ, sont à la lisière de la peinture, l’installation, la performance, mais elle les qualifie avant  tout de « presque sculptures ». Et celles-ci nous réservent bien des surprises. Son travail en effet nous interroge  déjà dans son vocabulaire plastique. Des matériaux simples et courants qu’elle choisit pour leurs couleurs, propriétés et potentiels : un univers pastel (rose, vert pistache, jaune, bleu, blanc, ocre clair) et brun, fait de coton, tissus, cellophane transparente, papier parfois froissé, papier toilette, poudre de plâtre ou de pigment, gelée de pétrole, huile, vaseline, crème de beauté, dentifrice, produits cosmétiques. La matière accroche la lumière et réagit avec les supports, laisse des traces, colore, et génère des vibrations.

Le corps est là, triplement : induit par les matériaux, projeté par les actions, laissant les marques de son passage, incarné enfin par celui du spectateur qui est totalement immergé dans des espaces inédits. Car c’est bien là qu’elle veut en venir : à une expérience  charnelle bien vivante. 

Rien en effet ne semble arrêté, figé dans ces œuvres monumentales tellement légères, délicates, semblant presque fragiles. « Il m’a toujours semblé qu’une fois que la peinture est sèche ou le plâtre solidifié, l’œuvre est un peu morte en particulier pour ceux qui la regardent ». Alors le spectateur  devient sujet de son œuvre, plongé dans un environnement sensible, physique, tactile et même odorant.

Ces formes abstraites posées ou déposées au sol, parfois dressées, suspendues ou flottantes semblent nous faire traverser un paysage quasi romantique. « Je veux faire des œuvres qui soient naturelles comme on l’entend d’un arbre, d’une rivière… mon travail est lié au paysage. L’échelle des œuvres est un élément important. L’expérience matérielle doit être bouleversante comme peut l’être un paysage inhabité ».

Continuant de nous surprendre, si la matérialité de son travail nous ancre dans le corps, nous enracine, nous absorbe, c’est pour nous conduire dans un voyage sous la peau bien plus lointain. Car vivre l’oeuvre de Karla Black libérée de la représentation, nous fait toucher des états ou souvenirs intimes et émotionnels anciens. On se rapproche de notre mémoire et de notre inconscient. Effleurent subtilement les stades de notre construction psychologique et humaine. Karla Black, de manière très sourde, émeut nos sens et notre être profond, dans ses mystères tout autant que ses plaisirs d’enfant et d’adulte.     

 

Par Anne-Pascale Richard


Infos :

Per Kirkeby

Beaux-arts de Paris  (cour vitrée)

14 rue Bonaparte, Paris 5è   

du 20 octobre au 22 décembre

Karla BLACK

Beaux-arts de Paris  (salle Melpomène)

14 rue Bonaparte, Paris 5è   

du 20 octobre au 7 janvier 2018

Musée des archives nationales

60 rue des Francs-Bourgeois, Paris 3è

du 20 octobre au 20 novembre