Ici sont les dragons à la Maison populaire

Par Anne Bergeaud10 janvier 2019In Articles, Paris, 2019, Revue #21

A la Maison populaire, Marie Koch et Vladimir Demoule explorent les confins du capitalisme mondialisé pour en débusquer les mythes. Deux ans après leur projet curatorial Comment bâtir un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard, les deux commissaires d’exposition poursuivent leur réflexion : si le capitalisme s’approprie le monde, le cartographie et en anéantit les mystères, l’art et l’imagination peuvent empêcher son assèchement et en étendre les frontières. 

Le cycle de trois expositions Ici sont les dragons, présenté à Montreuil pendant l’année 2019, prend pour point de départ la locution latine Hinc sunt dracones dont la traduction française titre poétiquement le triptyque. Connue pour indiquer sur les cartes anciennes les régions inexplorées, réputées dangereuses et peuplées de monstres légendaires, cette mention traduit pour Marie Koch et Vladimir Demoule le besoin impérieux de fantasmes face à l’inconnu. Aujourd’hui, cet inconnu semble s’être dissipé. Toutes les surfaces du globe ont été répertoriées, les richesses exploitées, révélant le caractère fini de la Terre. Parallèlement, certains lieux comme les usines, les manufactures lointaines, les ports ou les entrepôts se soustraient à notre regard, dissimulés par les « mythes » qui s’insinuent dans notre vie quotidienne.

Les œuvres exposées passent au crible ces représentations collectives, que le philosophe Roland Barthes s’appliquait déjà à déconstruire dans ses Mythologies. Chaque exposition s’articule autour de thèmes qu’évoquent trois slogans publicitaires célèbres, « mythes » par excellence de la société contemporaine : « Parce que nous le valons bien », « Venez comme vous êtes », « Juste fais-le ».

Entre affirmation et injonction, le premier volet du cycle, Parce que nous le valons bien, aborde notamment la publicité, le plastique dans son sens masculin comme féminin, les jouets ou la place des femmes dans la société de consommation. Pénétrant souvent les réseaux souterrains de fabrication, de circulation ou de distribution des biens, les œuvres y révèlent une réalité glaçante. Le corps devient machine, territoire, ou système de production, quand il ne s’efface pas complétement dans les rayons du supermarché. Les messages promotionnels tournent en boucle. Les produits s’accumulent, témoins du temps qui passe et des injonctions qui incombent à chaque âge.

Poétiques, absurdes ou drôles, les œuvres détournent pourtant l’inquiétante brutalité des sujets qu’elles soulèvent. Par leur décalage ludique, leur dimension fantaisiste ou spirituelle, elles portent de nouveaux imaginaires dont le sens nous échappe toujours un peu. La fabrication de l’objet devient magique, la contrainte se transforme en méditation, les déchets s’agrègent en créature volante. En s’éloignant chaque fois de nous, les œuvres participent, pour Marie Koch et Vladimir Demoule, à construire un « horizon plus lointain », un monde infini par l’art et l’imagination.

Avec des œuvres de Liu Bolin, Claude Closky, Louise Desnos, fleuryfontaine, Nici Jost, Mika Rottenberg, Kawita Vatanajyankur.

 

Par Anne Bergeaud


INFOS PRATIQUES

Cycle de trois expositions « Ici sont les dragons »

La Maison populaire

9 bis rue Dombasle, Montreuil

Ici sont les dragons 1/3 : Parce nous le valons bien

du 16 janvier au 30 mars

Ici sont les dragons 2/3 : Venez comme vous êtes

du 7 mai au 13 juillet

Ici sont les dragons 3/3 : Juste fais-le

Du 2 octobre au 14 décembre