Glassbox Montpellier : l’ode à la fête de Tony Regazzoni

Par Clara Mure27 février 2019In Articles, Expositions, Région, 2019

Montpellier, quartier Figuerolles. 4000m2 d’une ancienne halle mécanique. L’immensité et les lumières éblouissent, puis, au bout d’un couloir, un espace de 230m2, La Menuiserie. L’ambiance est plus intime, éclairage de boîte de nuit, on peut lire dès l’entrée une citation de Guillaume Dustan mixant style Gonzo et référence à l’enfer de Dante, tirée de son ouvrage Je sors ce soir – le ton est donné – musique électro en fond sonore, symboles fluorescents de speed et de MDMA au mur. Bienvenue dans l’exposition de Tony Regazzoni.

Sur une proposition de Nicolas Bourriaud, le célèbre espace d’art contemporain de Ménilmontant – Glassbox – a ouvert une antenne à Montpellier en février 2019. Après un an et demi de recherches, l’association créée par les étudiants des Beaux-Arts de Paris en 1997, a finalement élu domicile à la Halle Tropisme, cette friche urbaine réhabilitée en Cité Créative, dont le projet est porté par l’équipe de la coopérative illusion & macadam. Vincent Cavaroc, le directeur artistique du Festival Tropisme qui est aussi DJ, leur a donc proposé une mise à disposition gratuite de ces locaux avant leur rénovation. Véritable tiers-lieu artistique et culturel, la Métropole a implanté sur l’ancien site de l’École d’Application d’Infanterie (EAI) un cluster des Industries Culturelles et Créatives. Mêlant 35 000 m2 d’activités tertiaires et commerciales et 2 500 logements, la Halle Tropisme s’inscrit dans de nouveaux espaces de rencontre et d’ébullition créatives. Si Glassbox a investit le lieu pour une première session d’exposition, sous la forme d’une résidence, deux autres sont à prévoir mais la viabilité du projet dépend pour l’heure du renouvellement des subventions. Les liens historiques qui unissent les Beaux-Arts de Montpellier et la jeune équipe de Glassbox sont à l’image de leur ambition de s’ancrer véritablement dans le territoire en ouvrant notamment la dernière résidence à un appel à projets et en embauchant au niveau local.

Hommage à l’irrévérencieux Guillaume Dustan

C’est donc le 9 février 2019, qu’avait lieu le vernissage de Glassbox Montpellier avec un DJ set de Tony Regazzoni lui-même. Le DJ, plasticien et organisateur de soirées, a mixé sur ses propres platines devant 1200 convives, comme pour initier le geste de transmettre cette exposition aux autres DJ qui allaient se succéder sur ses platines, accessibles à tous. Tour à tour, club activé par des visiteurs-acteurs, et espace d’exposition nocturne où y plane une atmosphère de fin de soirée, on peut percevoir les pensées embrumées des jeunes âmes dévergondées. Nous sommes dans un lieu de liberté, qui repousse les limites de la fête et l’expérimente jusqu’à l’épuisement. Un air d’éternel flotte dans cette exposition éphémère, comme si les fantômes de ces soirées endiablées des années 90 y étaient enfermés, pour se confronter à notre temps. Ces oeuvres sont les vestiges d’une époque mais aussi la pérennisation d’un esprit festif qui n’a cessé d’animer les jeunes générations.

Je sors ce soir est le témoignage d’une communauté festive, de son temple païen – le Club – et des objets et rituels de la fête. Car Tony Regazzoni a toujours célébré dans son oeuvre et dans sa vie, son objet de prédilection – la boîte de nuit. MaisJe sors ce soir c’est avant tout une référence à l’ouvrage éponyme paru en 1997 de l’artiste controversé, Guillaume Dustan, de son vrai nom William Baranès. L’histoire incroyable de cet homme commence à Paris par un parcours exemplaire qui le mènera de SciencesPo-ENA à une carrière juridique de haut fonctionnaire. Et de juge administratif, il deviendra écrivain sous le nom de plume de Guillaume Dustan. De 1994 à 1998, paraissent ses trois premiers romans, Dans ma Chambre, Je sors ce soir, et Plus fort que moi. Il aborde dans cette trilogie qu’il qualifie de « autopornographique », les thématiques du corps, du sexe, de la drogue et de l’exploration du moi. Il est gay, drogué et séropositif et prône lebarebacking, ce qui lui vaudra des attaques de la part d’Act Up-Paris au début des années 2000.

Finalement, cette polémique illustrera l’engagement d’un écrivain décidément politique. Il réunira l’homme et la femme en lui, dans un chemin introspectif, pour mener son projet autopornographique. De nombreux artistes lui rendront hommage à l’instar de Virginie Despentes qui affirmera dans une lettre posthume : « C’est toi le meilleur d’entre nous ». Cet artiste complexe aura vécu intensément, en explorant ses limites, jusqu’à s’éteindre en 2005. À l’image de sa vie, l’inscription sur sa sépulture illustrera son obsession de l’expérience : « J’ai toujours été pour tout être ».

Confrontations des mondes de la fête dans Je sors ce soir

Dans Je sors ce soir, Guillaume Dustan relate – minute par minute – une soirée du printemps 95 passée à la Loco, célèbre club de Pigalle, dans une Gay Tea Dance. Selon Clémence Agnez, la fête qu’il nous décrit est « velléitaire, routinière et fervente : déjà épuisée par une décennie d’épidémie, elle garde pourtant la vie au ventre ». Cet ouvrage est la jonction entre club et livre, entre expérience brute et littérature fictive, où se représentent, le sexe, la danse et la drogue, altérant le récit de silences passagers.

Tony Regazzoni a voulu recréer les conditions du récit de Guillaume Dustan par un décor de boîte de nuit, avec le DJ fantôme central, la drogue représentée au mur et dans les couleurs psychédéliques, le coin VIP et la backroom. S’ouvre alors une exposition dans l’exposition, ponctuée d’oeuvres des artistes invités par Tony, comme étant autant de visions de la fête. Autour du coin VIP, on retrouve des archives d’une exposition sur les boîtes de nuit des architectes Sebastien Martinez-Barat et Benjamin Lafore avec la critique d’art et commissaire Audrey Teichmann. Sur les meubles en effet marbre de Tony Regazzoni, trônent des télévisions cathodiques diffusant les photos prises dans les toilettes du Pulp par la célèbre Dame Pipi : Yvette Neliaz. De par et d’autre de la piste de danse, les photographies de Eric Tabuchi réalisent une cartographie architecturale des discothèques sur les routes de France, le coucher de soleil de Tony au milieu, vient troubler davantage nos repères spatio-sensoriels, et les sculptures en céramique de la seul.e artiste transgenre de l’exposition, Hélène Mourrier – aka H. – apportent une référence érotique transféminine dans sa lutte pour les corps queers et en marge.

Du livre-club de Guillaume Dustan, Tony Regazzoni en reprend la méthode, en produisant un objet trans, le club-exposition. Si le référentiel temporel entre ces deux artistes est identique – les années 90 – ainsi que le milieu gay, tous deux ont évolué sur deux territoires opposés. Le milieu gay parisien de Guillaume Dustan symbolisant le fantasme de Tony et de cette jeunesse rurale du Jura ayant évolué dans un contexte socio-culturel fortement marqué par l’hétéronormativité traditionnelle et patriarcale. La voiture 205 tunnée avec du scotch à paillettes – pièce centrale de l’exposition – porte en elle le souvenir de l’ivresse des jeunes sur le parking des boîtes de nuit. Les portes ouvertes et phares allumés invitent à découvrir, à l’intérieur, le documentaire Un Samedi Soir en Province, réalisé en 1995 par Jean-Michel Destang. Et alors qu’on observe le quotidien d’une jeunesse festive, on aperçoit par le pare-brise la citation de Guillaume Dustan : « Je ne vieillirai jamais », éclairée par les phares de l’automobile. Cet aphorisme oraculaire nous attire vers la backroom de manière assez lugubre, attestant d’une croyance de l’éternelle jeunesse et justifiant la débauche de cet espace intime. Dans ce labyrinthe sombre, paré des oeuvres d’Avaf et de Tony Regazzoni, on commence à comprendre l’issue de cette exposition, la démarche introspective de l’artiste. Arrivés au fond de cette capsule hors du temps, on peut entrevoir par une meurtrière de voyeur, le souvenir de la chambre d’adolescent de Tony, avec ce lit vide face aux vidéos de l’émission dance-machine, et des références explicites à sa sexualité violente et à sa consommation précoce de drogues.

La gravité de cette dernière pièce contraste avec l’apparente innocence du reste de l’exposition. Espace d’évasion, d’expériences et de plaisir, la fête possède bien des facettes et nous amène à nous interroger : Je sors ce soir ?

Clara Mure


Informations pratiques :

Exposition Je sors ce soir visible jusqu’au 2 mars du jeudi au samedi de 18h à 22h et sur rendez-vous (glassbox.smart@gmail.com). Chacun peut également s’inscrire pour s’exercer sur la table de mixage (inscriptions surglassbox.smart@gmail.com).
Soirée de Clôture vendredi 1er mars de 19h à 2h avec un DJ Set de Kiddy Smile, Warm Up assuré par l’ancien résident du Pulp, DJ Toffee (250 places limitées).
Légende visuel : Vues de l’exposition « Je sors ce soir » à Glassbox Montpellier, courtesy Tony Regazzoni, ADAGP 2019, Crédits photos Marielle Rossignol