Broderie & jardinage, Gözde Ilkin au MAC VAL

Par Benoit Pieron27 novembre 2019In Articles, Ile de France, 2019

 

Gözde Ilkin travaille à la lumière du jour, elle brode et couds avec sa mère en écoutant Nils Frahm. La répétition des motifs musicaux accompagne leurs mains. Au fil des points une respiration constante et apaisante envahit l’espace.

Ce qui pourrait passer pour une anecdote prends avec Gözde des airs de statement : la recherche d’un geste qui permettrait de réconcilier l’intime au politique.

L’été dernier le Mac Val a accueilli en résidence Gözde Ilkin, une artiste turque qui collectionne les tampons sur son passeport et les boutures de plantes dans son appartement stambouliote. Il faisait chaud à Vitry cet été quand elle a débarqué, parfois des orages éclataient. Les travaux de la RN305 semblaient se prolonger indéfiniment, modifiant chaque jour le paysage en opérant des saignées dans l’asphalte, faisant jaillir la terre des enrobées bitumineuses. L’itinéraire le plus direct pour traverser la rue un jour devenait un cul de sac infranchissable le lendemain.

J’y allais périodiquement pour arroser les plantes de ma sœur et de mes parents dans leurs appartements à quelques blocs du MAC VAL. C’est là que j’ai grandi, juste après le Castorama en remontant vers la Porte de Choisy. Derrière le restaurant du musée il y a un jardin, Gözde Ilkin s’est penchée sur sa terre. Avant le musée, c’était un pépiniériste qui utilisait la parcelle, un Noël ma mère y a acheté un sapin paraît-il ; à présent le jardinier qui s’occupe du parc a modifié la composition des terres selon les besoins des espèces afin d’en favoriser l’enracinement.

Gözde Ilkin est fascinée par le végétal, sa capacité à s’adapter à un nouveau territoire, ses tactiques pour se propager, sa résilience permanente et sa constante croissance.

Évidemment quand Gözde nous parle de terres et de racines, la poésie visuelle se teinte de géopolitique.

Au cours du mois qu’elle a passé à Vitry-sur-Seine, Gözde a rencontré beaucoup de gens qu’elle a questionné sur leur pratique du jardinage, leur plante favorite, leur lien à la terre. Elle a récolté auprès de ces jardiniers des histoires et des semences.

Dans l’atelier du Mac Val, elle a opéré un petit rituel au cours duquel elle a teint ses tissus avec des végétaux cueillis dans ces mêmes jardins. Gözde utilise des textiles qui lui ont été confiés par les personnes rencontrées lors de ces aventures à travers le globe. Ils sont chargés des souvenirs et des traces liés à leurs usages. C’est cette charge mémorielle qui fascine l’artiste.

L’artiste a commencé la broderie avec un stock de tissus dont elle a hérité à la mort de sa grand-mère. Le fait de coudre avec sa mère participant alors à un travail de deuil.

A la fin de l’été, Gözde est repartie à Istanbul avec les tissus teints, les semences offertes par les gens et les questionnaires sur lesquels ils lui racontaient le rôle de la graine dans leur vie. Dans son atelier, elle a fait infuser tous ces souvenirs avec ses propres recherches sur les propriétés des plantes pour leur donner une forme plastique. Des scènes étranges qu’elle brode sur le tissu comme une cartographie des intimes. Des figures humaines se gonflent de « bulles de pensées », le serti du dessin devient alors tubercules remplis de peintures roses. Les mythologies personnelles se croisent avec l’Histoire et la Science dans une composition vibrante chargée de tous ces souvenirs.

Au moment de l’accrochage, Gözde est venue avec sa mère au MAC VAL pour finaliser les derniers détails et régler l’accrochage.

Les tissus sont suspendus dans la partie du musée dédiée aux accrochages temporaires, pas très loin de l’expo de Nil Yalter, une autre artiste Turque emblématique d’une précédente génération. L’éclairage est intime, chaud et dramatique, il projette les ombres des visiteurs sur les tissus, les transformant alors en petit théâtre d’ombres, les pièces se chargeant alors encore d’une nouvelle rencontre.

Au fond de la salle il y a deux tissus écrus plus imposants, qui contiennent les semences dans de petites poches. On pense à la dissémination et au soleil.

C’est ma sœur qui m’a invité au vernissage, elle avait répondu au questionnaire de Gözde et lui avait alors confié des semences de chardons à partir desquelles Gözde a réalisé sa pièce « Chardon Marie ».

Lorsque David Oggioni d’Artaïs m’a invité à écrire sur l’artiste, je me suis dit que ces croisements d’intimités entre Gözde et moi, la pratique d’un même médium et l’expérience d’un même territoire, me permettraient sûrement de naviguer confortablement dans l’univers de Gözde.

Un café au Chat Noir avec l’artiste me l’a confirmé.

Le lendemain, je découvris sur la table d’une librairie la dernière publication du photographe Henk Wildschut intitulé Rooted : le photographe a parcouru des camps de réfugiés à travers le monde en s’intéressant à la pratique et au sens du jardinage dans ces espaces.

A La Becque, en Suisse, Élise Lammer organise une programmation autour du dernier jardin de Derek Jarman, symbole emblématique de l’union de la chlorophylle et de la philosophie alors que les rétrospectives sur le vidéaste se succèdent au Royaume-Uni depuis le début de l’été.

Le jardinage existentiel semble avoir de beaux jours devant lui.

 

Benoit Piéron


INFOS PRATIQUES

MAC VAL Musée d’art contemporain du Val-de-Marne

Place de la Libération, Vitry-sur-Seine

Gözde Ilkin, Comme les racines parlent, les fissures se creusent – MAC VAL Garden

Jusqu’au 5 janvier 2020.