Avoir Lieu

Comment évoquer quelqu’un qui vient de disparaître ? Comment évoquer quelqu’un qui parlait tant de la disparition ? De la mémoire des êtres perdus, de la mémoire des lieux, de l’enfouissement de cette mémoire ? Chantal Akerman s’est donné la mort le 5 octobre 2015 à Paris. Elle était née le 6 juin 1950 à Bruxelles.

Saluons La Ferme du Buisson pour cette exposition-hommage donnant amplement accès à l’œuvre de celle qui a toujours eu l’audace de faire exactement ce qu’elle voulait. Passant du film expérimental au documentaire, à la fiction intime, au drame, à la comédie musicale, jusqu’à déplacer son cinéma du côté de l’installation dans l’espace. Sa recherche anéantit la division par genres. Cinéaste, artiste, auteure, c’était une femme féministe, politique, éclectique, radicale. Son audace en cinéma se rapproche de celle de Marguerite Duras : pionnières dans la disjonction de l’image et du son, du paysage et de la voix intérieure. Puissance des mots, de leur saveur dans sa voix. Chorégraphies sensibles de corps et de mots.

C’est avec «D’Est» (dont la 1ère version avait été présentée à la Ferme du Buisson en 1993, puis au Jeu de Paume en 1995) qu’elle passe vraiment du côté des arts plastiques (vers une liberté qu’elle ne trouvait plus dans le cinéma ?). Ses installations sont envisagées comme une re-écriture de ses films. Elle nous projette dans un rapport physique avec ses images : nous sommes dedans comme parmi des corps.

En 1999, elle réalise «Sud» : partie explorer le sud des Etats-Unis, elle apprend le lynchage d’un homme noir par trois hommes blancs. Elle filme la route sur laquelle cet homme a été traîné par un camion. Longuement. La route ne garde pas la trace de l’homme traîné par le véhicule. Mais on sait. Cette question de la mémoire des lieux parcourt toute son œuvre : est-ce que les lieux gardent la trace de ce qui y a eu lieu ? Est-ce que nous oublions les lieux ? Est-ce que nos corps oublient les lieux ? Lieux de l’histoire – lieux de l’intime.

«Maniac Shadows» est l’une de ses dernières installations vidéo, multi-écrans,  concentrant les noeuds récurrents de son travail : lieux et absences, ici et là, dialogue avec sa mère, dedans dehors, le rien, le manque… Et elle : elle dans le couloir, elle qui nous fait face / fait face au fait de se filmer. Le titre évoque aussi les troubles maniaco-dépressifs dont souffrait Chantal Akerman.

L’exposition met en regard les films historiques et les installations récentes, pour révéler les influences qu’elles a eues sur les artistes contemporains. Notons la présence de la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, qui a partagé la vie et l’œuvre de Chantal Akerman et qui «habitera l’exposition». Elle avait bercé certains films de la musique des chants yiddish.

«… ce que j’aime, c’est – à travers mon inconscient – parler à l’inconscient de l’autre. C’est la seule chose qui m’intéresse. Ça ne m’intéresse pas de raconter une histoire où on comprend tout. Non, ce qui m’intéresse, c’est de parler à l’inconscient de l’autre.»*

Claire Colin-Collin

* Entretien avec Laure Adler sur France Culture : Hors-Champs du 12 janvier 2012

 

Par Claire Colin-Collin


Infos :

Chantal Akerman, « Maniac Shadows »

Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson

Allée de la Ferme, Noisiel

du 19 novembre au 19 février 2017